Sara Do en TerraGalice, Île Ô Poésie

L'Arrêt en Gare - 2


II - L'arrêt en gare
(suite)




(samedi 20 février 2010)

Le Mans gare, tout le monde descends. Le train ne poursuivra pas vers Angers et Nantes en suivant. Il s'empare de ses nouveaux passagers et repart dans l'autre sens, là d'où il vient. Paris.

A l'heure du soir naissant, la sombritude a pris le pas sur le jour grisonnant. Les lumières dansent hors champs de vision, je ne vois plus rien. J'ai perdu mon accordéâme. J'ai perdu mon âme. Je prends toute la mesure de cette désertitude. Mon souffle est saccagé d'une respiration qui n'en peut plus de respirer cet air irrespirable, au rythme de mes larmes éperdues.

J'ai tout oublié, déjà.

Depuis tout ce temps que je vis, j'en ai oublié des choses en quai de gare, dans un train, sur la plage, entre deux grains de sable, en mer du nord, du sud, en passant d'est en ouest. J'ai même oublié un amant. C'est navrant ?

Je peux oublier ma brosse à dent, mon sac à main, mes papiers, mon chéquier, ma valise… Je peux tout oublier, même TOIT ! Mais pas TOI mon accordéâme. Advienne que pourra !

Samedi 20 février 2010 - Départ Paris 16 h 33 - Arrivée Le Mans 19 h 15 - Correspondance Sablé 19 h42 – arrivée 20 h. Que s'est-il passé entre 19 h 15 et 19 h 42 ? Rien ! Il ne s'est rien passé. C'est un cauchemar, je vais me réveiller et il n'en restera RIEN.

Je suis là sur le quai, l'air hébétée. La foule passante me dépassant. Je frôle les gens, à peine semble les voir. Transparente, je suis. Elle, je la vois. Petite femme blonde coiffée d'une casquette reconnaissable entre toute. Cette coiffe qui rassure, me met dans un état de dépendance immédiat. Je sniffe ses lettres de noblesse SNCF, tout un pamphlet au service public. Pour l'heure, numéro un de mon cœur. J'ose un pas vers cet être rassurant.

Les mots se cognent, s'entrechoquent, rebondissent de mon cerveau à ma cage thoracique. Je tente un aller/retour verbale qui laisse perplexe mon interlocutrice. A mon visage défait, elle comprends d'un regard mon mal être. Elle s'habille de douceur. La chef de quai laisse place en toute humanité à ma détresse débordante. Elle jette un coup d'œil sur mon billet de train, prend note de mon nom, mon numéro de téléphone et d'un « ne vous inquiétez pas, je vais voir ce que je peux faire, prenez votre correspondance, promis je vous appelle… » me remet sur les rails.
Ah ! Oui ! Ma correspondance pour Sablé, en attente quai numéro cinq. Vite, sauter les marches, descendre à toute vitesse. Vite, prendre le couloir à droite, monter les marches du quai numéro cinq.

Qui a déjà vu son corps se dédoubler ? Moi ! Je suis hors de moi. Je regarde cette histoire se dérouler comme un film. Ce n'est pas moi cette femme sur le quai qui regarde un train partir tranquillement. Non ! Ce n'est pas moi ! Non, non et non ! Trop tard pour Sablé, mon train est loupé. Quel film !? Je dois me rendre à l'évidence. Trop c'est TROP. Je m'effondre sur moi-même.
Puis la panique ! Fripouille le chien, Chopin le chat, attendent mon retour. Puis, l'ami qui doit venir me chercher en gare de Sablé. Téléphoner. Ai-je seulement un téléphone ? Le téléphone dans mon sac à main. Je ne l'ai pas oublié lui. Je ne l'ai pas lâché en train d'enfer, misérable que je suis. L'enfer c'est moi. Je suis punie, mais de quoi ? DE RENTRER ? De laisser une âme en peine là-bas dans un cimetière ? D'avoir oublié mes verres enfumés qui cachent tout, sauf la misère de la perte d'une âme fraternelle ?

« T'en fais pas frérot, j'ai tous mes sanglots. Ils sont là en l'état, mais s'il te plaît, rends-moi mon accordéâme. Tu vas pas me faire ça ? Tu vas pas les laisser me le prendre ? S'il te plaît, me laisse en plan, aide-moi… »

Dieu est-ce possible ? Je te maudis !


Merci à toi l'amie au bout du fil.
Ciel son mari à tout compris et c'est au Mans qu'il est parti chercher mon âme en peine. De mes sanglots tu fais les tiens. Dans mon mal tu cherches le bien. Dans tes mots pleins de conseils, j'écoute ta voix, mais n'entends plus rien. Je ne veux plus rien, sauf mon cocodéon ! Je ne bougerai pas tant qu'il ne reviendra pas ! Je ne jouerai plus jamais de ma vie ! Je ne parlerai plus jamais à personne ! Je me vengerai sur la terre entière ! Je tuerai père et mère et je m'assassinerai en suivant ! Comme cela tout ira bien !

Aller au point accueil. Mais l'accueil de quoi ? De mes larmes ? De mes bagages dont je n'ai que faire ? La dame est charmante. Elle s'appelle Thérèse. De mes pleurs elle fait sa base, pose les questions essentielles, vise mon billet de train et s'attelle à la tâche difficile de me faire dire où j'étais assise à l'heure du crime. A l'heure où je me suis assassinée toute seule comme une grande. Mon visage ravagé l'impressionne, elle m'invite à respirer souffler. Elle en a vu d'autre Thérèse, mais en un instant elle comprend tout de mon accordéâme. Elle prend des notes sur la couleur du sac, la grandeur, l'endroit où il était positionné. Elle réussit à extirper de ma mémoire courte l'impensable : Le lieu du crime !

Elle file en douce dans l'arrière salle. Sûrement celle de tous les contrôles. Elle revient le sourire aux lèvres, rassurante. La petite blonde, chef de quai a déjà lancé le branle-bas de combat. Dans Le Mans gare, toute la SNCF est en émoi. Le quartier maître de Nantes est appelé à la rescousse. Il faut bien ça pour une Sara en pleurs sur un quai de gare, en voie vers nulle part. La gare de Nantes est la seule à pouvoir joindre les trains en marchent sur la zone. Il n'y a plus qu'à attendre ! Je suis un fil tendu prêt à craquer. Il est plus de 20 h. Thérèse a largement dépassé son service.
Il est 20h25.
Qui a dit que les MIRACLES n'existent pas !? Après une heure d'attente à Le Mans gare, un charmant jeune homme, bien sous tout rapport, annonce à l'encan « hé ! L'accordéon est retrouvé ! » Le contrôleur a juste râlé du manque d'étiquette sur la besace de cocodéon. Thérèse me regarde. Je suis en larmes, j'éclate de rire tout en un. Je suis prête à tout, à sauter au cou du premier venu ! C'est Thérèse que j'embrasse de tout mon petit coeur. Il est 20h30, elle peut rentrer. Mais avant elle me dit « Il peut être en gare à 22h, restez-vous ici ? » Et, comment donc ! Je reste ! Je l'attends de pieds fermes le saligaud ! Lâcheur de première ! Grand enfoiré devant l'éternel !
LA SNCF en gare de Le Mans "JE VOUS AIME !" merci, merci, merci... Larmes de vie.

Y'a pas de miracle si t'y crois pas ! Faut juste savoir gueuler « un peu » à l'oreille du bon Dieu pour qu'il t'entendre in expresso

Le Mans gare tout le monde est parti.

Vous le croyez vous, un accordéâme en partance vers nulle part ? Vous le croyez-vous que personne ne l'a vu ? Que personne n'en a voulu ? NON ! Vous n'y croyez pas et vous avez raison ! C'est l'accordéâme qui n'a vu personne, qui n'a pas voulu d'eux. Il voulait juste partir loin de moi, s'éloigner un peu pour que je le voie mieux. Quand je l'ai retrouvé, il pleurait un peu du coin des yeux. Il m'a dit « Ton ami est parti, c'est toi qui le retiens. Tu dois lâcher le bout du fil et accepter qu'il s'en aille… Tu as laissé un peu de toi là-bas. Un état d'âme. »

Voilà, c'est fini et je ne voudrais pas lâcher le fil de vie… J'ai le sentiment de l'abandonner, alors que c'est lui qui est parti... Le lâcheur.

Et depuis, je me dis « Il faut laisser partir les gens quand ils ne sont plus là. Ce n'est pas les abandonner, c'est juste ne pas les retenir inutilement... »


Sara Do



08/12/2010
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 171 autres membres