Sara Do en TerraGalice, Île Ô Poésie

L'Arrêt en gare

 

 L'arrêt en gare

 

Mardi 16 février 2010 - Samedi 20 février 2010

 

 

 

Ombre et lumière parc du chateau by Sara Do.jpg

 

 


Paris. Séjour marquant, vu les circonstances qui nous amènent à nous revoir. Ton décès. L'âme perdue retrouvée le temps d'un au-revoir vers le paradis blanc. Quelques mots d'amitiés déposés à fleur d'étoiles, le temps d'une « ballade » à l'accordéon. Rien n'est définitif, n'est-il pas ?

 

Paris. Il est tard ? Pas vraiment. C'est juste l'heure où tout fout le camp dans la salle des pas perdus. Un hall de gare grand comme un écran géant. Immenses vitres glacées et barres de fer entrelacées. Une salle d'attente qui attend l'heure du départ. Cette heure qui sonne un peu trop tôt quand un, JE, voudrait rester en vie.


Un bagage à main. Un accordéon en bandoulière. Un sac rempli de littérature et le livre de l'ami Rémi, « Destination Lovecraft », tout juste sorti la veille.


Il faudrait ne pas penser. Mais voilà ! La pensée pense d'elle-même. C'est ennuyeux. Il faudrait fermer à clef la porte de son coeur. Mais voilà ! Un coeur battant, sent battre son coeur. Il faudrait se replier sur soi-même sans mot-dire. Mais voilà ! Les mots sont faits pour s'épancher en dehors de soi.

 

C'est l'heure où je monte dans le train. Je me contente d'une place assise côté couloir. Je déteste. Je préfère la bordure d'une fenêtre qui m'incite à la rêverie. Un premier contrôle et un deuxième juste avant l'arrivée au Mans. La correspondance vers Sablé qui m'attends quai numéro cinq. Ai-je bien tout en main ? Oui. Il ne manque rien ? Non. Alors tout va bien. Je peux continuer ma route.

 

Mais pourquoi mon coeur pèse lourd comme une chape de plomb ? Mon âme serait-elle restée là-bas, derrière mes lunettes noires perdues dans le cimetière ? Quelle est cette angoisse qui m'étreint à me couper le souffle ? Respire. S'il te plaît respire. Je ne peux pas. Je me sens tétanisée, prise d'un vertige, tellement l'onde de choc qui m'atteint est intense. Je n'ai plus mon accordéon.

 

Comment cela est-il possible ? Jamais, au grand jamais, il ne m'a quittée comme ça. Il ne m'a jamais abandonnée de cette façon-là. Maudite. Je me sens maudite.

 

Gare du Mans tout le monde descend. Le train ne poursuivra pas vers Angers ou Nantes en suivant. Il s'empare de ses nouveaux passagers pour un retour vers la capital.

A l'heure du soir naissant, la sombritude a pris le pas sur le jour grisonnant. Les lumières dansent, mais je ne vois plus rien. J'ai perdu mon accordéon. J'ai perdu mon âme. Je prends toute la mesure de cette désertitude. Depuis tout ce temps que je vis, j'en ai oublié des choses sur un quai de gare, dans un train, sur une plage, entre deux grains de sable... j'ai même oublié un amant. C'est navrant ?

 

Je peux oublier ma brosse à dent, mon sac à main, mes papiers, mon chéquier, ma valise. Je peux tout oublier, mais pas toi, mon accordéâme,

Samedi vingt février 2010 - départ de Paris, seize heures trente-trois. Arrivée au Mans, dix-neuf heures quinze. Correspondance pour Sablé-sur-Sarthe, dix-neuf heures quarante-deux. Arrivée prévue à vingt heures. Que s'est-il passé entre dix-neuf heures quinze et dix-neuf heures quarante-deux ? Il ne s'est rien passé. C'est un cauchemar, je vais me réveiller et il n'en restera RIEN.

Sur le quai, l'air hébétée, je frôle les gens. La foule passante, me dépassant, d'un coup, je la vois. Petite femme blonde, portant une coiffe reconnaissable entre toute. Cette coiffe qui rassure, me met dans un état de dépendance immédiat. J'aspire ses lettres de noblesse « SNCF ».

J'ose un pas vers cet être rassurant. Les mots se cognent, s'entrechoquent, rebondissent de mon cerveau à ma cage thoracique. Je tente un aller/retour verbale qui laisse perplexe mon interlocutrice. A mon visage défait, elle comprend tout de mon mal-être. La chef de quai accueille en toute humanité mes larmes débordantes. Elle jette un coup d'oeil sur mon billet de train, prend note de mon nom, mon numéro de téléphone et d'un «ne vous inquiétez pas, je vais voir ce que je peux faire, prenez votre correspondance, promis je vous appelle», me remet sur les rails de ma correspondance.

 

Ah ! Oui ! Ma correspondance pour Sablé en attente quai numéro cinq. Vite, sauter les marches, descendre à toute vitesse. Vite, prendre le couloir à droite, monter les marches, quai numéro cinq.

 

Qui a déjà vu son corps se dédoubler ? Moi ! Je suis hors de moi. Je regarde cette histoire se dérouler comme dans un film. Ce n'est pas moi cette femme sur le quai qui voit le train partir tranquillement. Non ! Ce n'est pas moi ! Non, non et non ! Trop tard pour Sablé, mon train est loupé.

 

Panique dans ma tête ! Fripouille le chien, Chopin le chat, attendent mon retour. Puis, l'ami qui doit venir me chercher en gare de Sablé. Téléphoner. Ai-je seulement un téléphone ? Le téléphone dans mon sac à main. Je ne l'ai pas oublié lui, misérable que je suis. L'enfer c'est moi. Je suis punie, mais de quoi ? DE RENTRER ? De laisser une âme à son paradis blanc ? D'avoir laissé mes lunettes noires dans le cimetière ?

« T'en fais pas frérot, j'ai tous mes sanglots. Ils sont là en l'état, mais s'il te plaît, rends-moi mon accordéon. Tu vas pas me faire ça, dis ? Tu vas pas les laisser me le prendre ? S'il te plaît, aide-moi ! ». Dieu, est-ce possible ? Je te maudis !

Ciel ! L'ami à tout compris. C'est au Mans qu'il est parti chercher mon âme en peine. De mes sanglots, il fait les siens. J'écoute sa voix, mais n'entends pas. Je ne veux plus rien, sauf mon accordéon ! Je ne bougerai pas tant qu'il ne reviendra pas !

Aller au point accueil. La dame est charmante. Elle s'appelle Thérèse. De mes pleurs, elle fait sa base. Mon visage ravagé l'impressionne. Elle m'invite à respirer, souffler. Elle en a vu d'autre Thérèse. En un instant, elle comprend tout de mon accordéâme. Elle prend des notes sur la couleur du sac, la grandeur, l'endroit où il était positionné. Elle réussit à extirper de ma mémoire défaillante, l'impensable - Le lieu de ma perdition.

Elle file en douce dans l'arrière salle. Elle revient le sourire aux lèvres, rassurante. La petite blonde, chef de quai, a déjà lancé le branle-bas de combat. La Gare de Nantes, appelé à la rescousse, est la seule à pouvoir joindre les trains en marchent. Il n'y a plus qu'à attendre !

 

Qui a dit que les miracles n'existent pas !? Après une heure d'attente en gare du Mans, un charmant jeune homme annonce « Hé ! L'accordéon est retrouvé ». Je suis en larmes, tout sourire. Il est vingt heures trente-cinq. Thérèse peut rentrer maintenant. Mais avant, elle me dit« Il peut être en gare à 22h, restez-vous ici ? » Et, comment donc ! Je l'attends de pieds fermes le saligaud ! Lâcheur de première ! Grand enfoiré devant l'éternel !

Vous le croyez, vous, un accordéon en partance vers nulle part ? Vous le croyez, vous, que personne ne l'a vu ? Que personne n'en a voulu ? NON ! Vous n'y croyez pas et vous avez raison ! C'est l'accordéon qui n'a vu personne, qui n'a pas voulu d'eux. Il voulait juste s'éloigner un peu pour que je le voie mieux.

 

Quand je l'ai retrouvé, il m'a dit « Ton ami est parti et tu voudrais le retenir. Tu dois lâcher le bout du fil et le laisser aller dans le paradis blanc». Ce n'est pas les abandonner, c'est juste ne pas les retenir inutilement...

 

J'ai laissé un peu de moi, là-bas, au cimetière. L'accordéon sourit.

 

Le Mans gare, tout le monde est parti.

 

SNCF merci.

 

 

Sara Do



08/12/2010
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